Visite de classe en 1864.

... Quand j'arrivais dans un village, j'allais sans hésiter demander l'hospitalité au presbytère ; j'étais toujours bien accueilli. A Littertinn, près du Volkesberg, j'ai passé deux journées agréables chez l'abbé D... C'est un homme excellent , d'un jugement ferme , de manières très polies , simples, avec un air de dignité naturelle. En l'écoutant, je pensais : « Ne dirait-on pas un évêque exilé dans cette pauvre petite cure? »

Dès qu'il a su que j'étais artiste, il m'a montré quelques toiles d'anciens maîtres dont les noms m'étaient tout à fait inconnus. Je les appelle « anciens » quoique leurs tableaux, d'après les costumes des personnages, ne doivent guère dater que du milieu du dix-septième siècle; mais le « faire » est d'une inexpérience et d'une naïveté qui rappellent les premiers essais de l'art... Voyant que je m'intéressais à ces peintures et que je les jugeais sans dédain, il tira avec précaution d'un vieil étui de velours, blanc aux encoignures , une grande miniature plus que médiocre de couleur, mais d'un dessin correct et fin, représentant en pied son père, bailli de Hornsdorf, et sa mère. Mon hôte était ému : il regardait l'ivoire avec tendresse, et, comme cédant malgré lui à une longue habitude, il en baisa respectueusement le bord inférieur. La main de sa mère était presque entièrement effacée : je suis sûr que c'était là qu'autrefois se posaient ses lèvres... Je lui ai proposé de la repeindre; il a accepté et m'a remercié avec effusion.

Ce matin , il m'a demandé si je voulais l'accompagner à l'école: — Vous verrez, m'a-t-il dit, une pauvre maison. Nous ne sommes pas même encore parvenus à avoir une école de filles. Nous sommes si pauvres ! mais nous faisons de notre mieux. L'instituteur est d'une honnêteté et d'un dévouement rares. Il a perdu, l'an dernier, sa femme qu'il aimait tendrement, et il était tombé dans un découragement qui m'a inquiété : j'ai eu le bonheur de le relever en lui rappelant quelle est la grandeur de ses devoirs et des miens, et combien nous nous sommes nécessaires l'un à l'autre. Nous avons tous deux charge d'âmes, et notre union importe beaucoup au bonheur des familles qui nous entourent. Ce petit coin du monde est tout notre univers, et nous pouvons bien nous avouer sans orgueil que nous en sommes, lui et moi, le gouvernement moral. J'enseigne la destinée de l'homme, le but de la vie , l'amour de Dieu et les espérances de l'immortalité ; j'entretiens et j'élève les instincts religieux qui sont naturels à tous les hommes, mais qu'il est essentiel de développer en les préservant à la fois d'une exaltation qui les ferait dégénérer en fanatisme et en souffrance, et de l'invasion des passions basses et des intérêts matériels qui tendraient à les couvrir de ténèbres et à les étouffer. Voilà ma part. Celle de l'instituteur est de venir en aide au besoin de connaître , qui est également naturel et légitime. Il fait pénétrer le plus de lumière qu'il peut dans l'intelligence de ces pauvres enfants , et leur enseigne ce que tout homme doit savoir, quelle que soit sa condition. Il leur raconte les merveilles de la création , les grandes découvertes anciennes et modernes, l'histoire de ce qui s'est passé de plus intéressant sur la terre et particulièrement dans le pays où la Providence nous a fait naître. Il leur apprend à aimer l'humanité et la patrie. Quelquefois nous nous plaisons à mêler nos leçons , et, comme deux frères laboureurs, nous travaillons avec la même ardeur à ensemencer ces jeunes consciences, afin d'y faire germer les bons sentiments qui leur rendront plus facile l'accomplissement de leurs devoirs et leur donneront la force (le supporter courageusement les épreuves inévitables de la vie.

Comme il achevait ces mots, nous arrivâmes à la porte du modeste bâtiment de l'école. Après avoir échangé quelques mots avec l'instituteur, je m'assis à l'écart sur un banc, dans un coin de la chambre, de manière à ne point troubler l'étude et aussi à prendre, sans être observé, une esquisse de la scène que j'avais sous les yeux.

Le maître fit sortir des bancs quatre élèves. Le curé les interrogea familièrement et avec douceur : il leur demanda ce qu'ils savaient sur le ciel, sur les astres, sur la forme, les mouvements et la composition physique de notre globe. Les questions étaient très simples et très claires; rien de trop. Il passa ensuite à l'histoire , et le plus grand des élèves, fils d'un ancien officier, à ce qu'il me parut, raconta en peu de mots les principaux événements des cent dernières années : ce n'étaient que des traits généraux , mais très nets et bien compris. Le curé, ne voulant pas les fatiguer, leur posa , pour terminer, quelques petits problèmes de morale et aussi de prudence — Qu'est-ce qu'un honnête homme? — Que feraient-ils si des soldats étrangers venaient attaquer le pays? Si l'un d'eux devenait tout à coup très riche, quel usage ferait-il de sa richesse? — S'il s'égarait dans la neige? — S'il rencontrait un loup? — Si le père et la mère de la petite fille étaient obligés de faire un long voyage , saurait-elle avoir soin des vêtements et de la nourriture de ses petites soeurs?... Si elles pleuraient, que leur dirait-elle pour les consoler? — Il approuvait ou bien il redressait les réponses, mais toujours avec amabilité et sans humilier les enfants.

Et maintenant, leur dit-il , chantons un peu ensemble.

Le maître d'école décrocha du mur son violon et donna le ton. Les quatre enfants qui étaient debout chantèrent un psaume d'abord à l'unisson, puis en parties; le curé les accompagnait à demi voix , tout en puisant par moments dans sa tabatière. Je ne perdais aucun détail.

— C'est bien, reprit-il; mais après Dieu, mes enfants, la patrie ! Chantons notre hymne national.

Les enfants laissèrent cette fois leurs livres et entonnèrent l'hymne bravement. Les autres écoliers, qui jusque-là avaient été distraits et insouciants, se levèrent et, sans se faire prier, mêlèrent leurs voix à celles de leurs camarades. L'instituteur releva le front et joua de son instrument avec un sentiment de l'art qui me surprit ; le curé battit la mesure et donna çà et là des accents de vigueur. Cette petite salle vibrait d'enthousiasme. Le soleil tout à coup l'illumina de ses rayons. Il y eut là un moment d'émotion et de poésie qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Texte extrait de "Le magasin pittoresque" en 1864.

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